Il est essentiel de commencer par définir ce que l’on entend par intelligence adaptative, qui diffère des formes d’intelligence plus connues, comme celles mesurées par les tests classiques de QI (quotient intellectuel). Contrairement à ces dernières, l'intelligence adaptative se caractérise par la capacité à répondre de manière flexible et inventive à des situations nouvelles ou inattendues. Elle transcende les compétences mémorisées pour mobiliser la réflexion en contexte réel, là où il n’existe ni manuel ni réponse évidente.
Howard Gardner, connu pour sa théorie des intelligences multiples, n'a pas spécifiquement inclus l’intelligence adaptative dans son modèle, mais il reconnaît que notre capacité à nous adapter est un pilier sous-jacent de toutes nos formes d’intelligence. On la retrouve dans la manière dont les pilotes d'avion réagissent à des urgences imprévisibles, dont un enfant s'ajuste en changeant d'école, ou encore dans la résilience face à des bouleversements individuels ou collectifs, tels qu'une crise sanitaire.
Tout d’abord, il ne fait aucun doute que notre biologie pose les fondations de notre intelligence adaptative. Les neurosciences ont mis en lumière l’importance des structures cérébrales clés telles que le cortex préfrontal, connu pour être le siège des fonctions exécutives. Ces fonctions incluent l’attention, la planification, la prise de décision et la capacité d’inhibition — autant de composantes nécessaires pour agir dans l’incertitude.
Des études sur les capacités adaptatives des nourrissons soutiennent cette hypothèse biologique. Dès les premiers mois, un bébé est capable de signaux de flexibilité comportementale : il peut, par exemple, ajuster son mode d’interaction avec différentes figures d’attachement ou s’acclimater à des rythmes nouveaux. Tout cela suggère que le potentiel à s'adapter est en germe dès le départ.
D’un point de vue génétique, certains chercheurs avancent également que certaines prédispositions liées à la souplesse cognitive — comme l'ouverture à l'expérience, l'une des "Big Five" dimensions de la personnalité — pourraient avoir un substrat héréditaire. La variabilité génétique expliquerait en partie pourquoi certaines personnes semblent plus enclines à naviguer avec aisance dans un monde en perpétuel changement.
Si notre biologie fournit les outils de départ, l’environnement dans lequel nous évoluons va jouer un rôle déterminant dans le développement de notre intelligence adaptative. Cette plasticité cérébrale, c’est-à-dire la capacité du cerveau à se remodeler en fonction des expériences, est un principe fondamental des neurosciences modernes. Plusieurs exemples illustrent cette interaction constante.
Des psychologues ont montré qu’une exposition régulière à des situations complexes ou imprévisibles stimule le système cognitif à trouver des mécanismes d’adaptation. Prenons le cas des enfants grandissant dans des environnements multiculturels. Ils acquièrent souvent des habiletés uniques, comme une plus grande flexibilité mentale, un meilleur contrôle cognitif ou encore une capacité supérieure à pratiquer le "code-switching". Cette gymnastique mentale, exigée par une adaptation continue entre plusieurs normes culturelles, nourrit une intelligence adaptative accrue.
De manière paradoxale, les situations difficiles stimulent également cette forme d’intelligence. Un individu vivant une transition majeure, comme une expatriation ou un changement de carrière, doit apprendre à développer rapidement de nouvelles compétences pour s’adapter à son contexte. Les résultats d’une étude publiée dans la revue (2013) indiquent que les personnes ayant traversé des événements complexes ou traumatiques présentaient souvent une mobilisation cognitive et émotionnelle capable de renforcer certaines formes de résilience et d'ingéniosité.
Les trajectoires éducatives jouent un rôle souvent sous-estimé dans l’intelligence adaptative. Selon des chercheurs en psychologie de l’éducation, les modèles d’apprentissage qui favorisent la résolution de problèmes ouverts, plutôt que la simple mémorisation, permettent de développer une intelligence plus fluide. Ainsi, les méthodes pédagogiques basées sur des situations réelles (comme les scénarios dans les formations médicales ou militaires) sont idéales pour cultiver cette adaptabilité.
En vérité, penser l’intelligence adaptative comme purement innée ou exclusivement acquise serait une erreur de perspective. Ces deux dimensions interagissent de façon continue, en tissant une dynamique d'enrichissement réciproque.
Un exemple frappant en est fourni par une étude longitudinale portant sur des jumeaux publiée dans . Les chercheurs ont montré que si les bases génétiques influencent initialement les capacités adaptatives, l’environnement familial et social (comme une parentalité sensible ou des expériences variées) en modifie et en amplifie l’expression au fil du temps.
Mais pourquoi cette question est-elle si importante dans nos sociétés modernes ? Tout simplement parce que l’intelligence adaptative semble être de plus en plus sollicitée dans un monde imprévisible. Le marché de l’emploi, par exemple, valorise aujourd’hui les compétences transférables et transversales, cette capacité à "apprendre à apprendre" face à des problématiques en perpétuelle évolution.
De plus, dans le domaine éducatif, reconnaître l’importance de l’adaptabilité humaine ouvre la porte à des réformes pédagogiques. Promouvoir l’expérimentation, l’apprentissage collaboratif ou le développement d’une pensée critique apparaît essentiel pour préparer les nouvelles générations à relever les défis de demain.
Enfin, dans le champ de la santé mentale, comprendre que notre intelligence adaptative est malléable pourrait également offrir une source d’espoir. Elle nous rappelle que chacun, indépendamment de ses expériences initiales ou de ses vulnérabilités, possède une capacité de transformation à tout âge.
Inutile de chercher à trancher définitivement entre inné et acquis. L’intelligence adaptative est un subtil équilibre entre nos ressources biologiques et nos interactions avec le monde. Elle est à la fois notre héritage et notre création, portée par une tension féconde entre ce que nous sommes à notre naissance et ce que nous devenons en nous immergeant dans la complexité de la vie.
À une époque où nous faisons face à des changements accélérés, explorer cette intelligence devient une manière de mieux nous comprendre, mais aussi de réfléchir à la manière dont nous pourrions structurer notre société pour valoriser ce potentiel unique. Une lumière nouvelle, peut-être, sur ce qui nous rend profondément humains.